. Proverbes


. Proverbes

: Proverbes

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, 2004

Dfinition et fonction dans la socit.

Le proverbe, la maxime et la devise sont des noncs normatifs

lapidaires, fortement rythms et souvent imags, de longue dure de

fonctionnement.

Ce qui distingue la maxime des deux autres genres est

l'individualisme. Alors que le proverbe est puis un fonds commun de

sagesse reprsentant la tradition, la maxime est une vrit crite dont un

auteur prend la responsabilit. Elle est critique, incisive et volontiers

ironique. Le proverbe ne fait que rpter la doxa, alors que la maxime la

remet en cause ou en ruine les assises. Mais il ne s'agit pas seulement

d'apporter une vision nouvelle : la maxime est un apophtegme qui a ambition

de proverbe, elle est destine passer dans l'usage. La structure

rythmique de la maxime a une double fonction : mnmonique et incantatoire.

Un nonc bien frapp s'imprime aisment dans la mmoire et cre le besoin

de se faire rpter. Les maximes d'excellente facture ont une stabilit qui

leur permet de passer travers le temps.

Le proverbe est une courte maxime entre dans l'usage courant. Du

point de vue formel, il se distingue souvent par le caractre archaque de

sa construction grammaticale : par l'absence d'article, par l'absence de

l'antcdent, par la non-observation de l'ordre conventionnel des mots. La

structure rythmique du proverbe est souvent binaire. On y trouve

l'opposition de deux propositions ou de deux groupes de mots l'intrieur

de la proposition. La rime ou l'assonance vient parfois souligner

l'opposition. Cette structure est souvent renforce par l'utilisation

d'oppositions sur le plan lexical : la rptition des mots, la mise en

prsence syntagmatique de couples oppositionnels de mots. Les traits

spcifiques du proverbe en franais sont l'emploi du cas-sujet et du cas-

rgime dans les expressions nominales, la prsence de complments

dterminatifs, l'ellipse des relatifs, les conscutives ngatives, les

relatives au subjonctif, l'infinitif substantiv ou servant de thme dans

une phrase prdicat, la conjonction de coordination et introduisant une

principale, les phrases nominales et les constructions chiasmatiques.

La formulation archasante des proverbes renvoie un pass non

dtermin, leur confre une sorte d'autorit qui relve de la sagesse des

anciens. Le caractre archaque des proverbes constitue une mise hors du

temps des significations qu'ils contiennent. Le prsent employ est le

temps anhistorique qui aide noncer, sous forme de simples constatations,

des vrits ternelles. L'impratif, en instituant une rglementation hors

du temps, assure la permanence d'un ordre moral sans variations.

La devise est une injonction rflexive exprimant un idal. Mais la

norme qui la fonde n'est pas, comme dans la maxime et le proverbe,

gnrale. Elle ne concerne qu'un individu, une famille, une nation.

La terre d'lection des trois genres est le discours argumentatif.

Le proverbe, la devise et la maxime sont un moyen facile de communication

avec l'auditoire. Ils constituent des messages dont la source originelle

est inconnue ou voile. Devenus a-contextuels, vides, ces faits nonciatifs

s'offrent comme le lieu idal de l'insertion de nouvelles instances

mettrices qui, les manipulant leur guise, en assument provisoirement la

responsabilit. Ceci explique leur forte charge idologique et leur

fonctionnement comme signes univoques, mono-isotopiques, proprits qui les

rendent utiles lorsqu'il s'agit d'tablir un consensus rapide entre

idiolectes.

Dans la langue parle, ils se distinguent de l'ensemble de la chane

par le changement d'intonation : le locuteur abandonne momentanment sa

voix et en emprunte une autre pour profrer un segment de la parole qui ne

lui appartient pas en propre, qu'il ne fait que citer. C'est donc l'lment

d'un code particulier, intercal l'intrieur de messages changs.

Origines et postrit.

Origines.

1) Origines du proverbe.

- Les civilisations archaques et pr-chrtiennes (au Moyen-Orient, en

Asie, en Europe) vhiculaient des proverbes. Chez les Sumriens et les

gyptiens (les deux plus anciennes civilisations connues par l'criture),

les proverbes taient rassembls en collections, emploi sans doute

pdagogique. Ils ont circul dans tout le Proche-Orient. Les Grecs et les

Latins sont redevables de nombreux proverbes au Proche-Orient ancien.

- Le proverbe peut tre rapproch des lois et des textes religieux (ex. le

Livre des Proverbes). Mais le mot hbreu traduit "proverbe" (Meshalim)

signifie plutt pome et dsigne en fait un expos de morale religieuse, vs

les proverbes populaires dont le ton apparemment premptoire est toujours

tempr par l'humour, et dont les mtaphores nigmatiques renvoient

l'ambigut du rel.

- Civilisation grco-romaine. Lien entre le proverbe et les autres genres

de la littrature orale. Trs souvent, dans les fables d'sope, le rcit

s'achve par une formule lapidaire qui rsume l'histoire et propose une

moralit. Cette formule peut prendre son indpendance, l'image surprenante

renvoie une histoire connue de tous et qu'il n'est pas besoin de

rappeler.

- Pour les auteurs antiques (Aristote, Sophocle, Thophraste, Quintilien,

Cicron), le proverbe exprime un concept vrai. L'ide de la vrit

renferme et exprime par le proverbe est accepte par les rhteurs, qui en

font la base de l'auctoritas du proverbe dans le discours. Le proverbe est

un lment utile dans la vie, parce qu'il donne des conseils reconnus

vrais, qui servent le long de la voie-vie de l'homme. Il est aussi dfini

comme un discours obscur. Il doit attirer l'attention et inspirer le

respect. Il renvoie une vrit commune et reconnue par tout le monde. Il

est le point d'insertion, dans le discours, du savoir commun de la

collectivit ; par l lui est confr l'auctoritas, parce qu'il n'est pas

li aux ides particulires de celui qui l'exprime. Tmoignage-assertion,

reconnu juste et vridique cause de son caractre d'antiquit,

incorruptible et imprissable.

- Les proverbes grecs anciens. Les proverbes constituent le domaine

privilgi de la phrase nominale.

- Les proverbes latins. Ils pouvaient se prsenter sous forme de phrases

complexes (Quem di diligunt Adulescens moritur, dum ualet, sentit, sapit :

Quand on est aim des dieux, on meurt jeune, dans toute sa force, dans tous

ses sens et dans tout son bon sens). Les procds les plus frquents :

l'allitration, la brivet, l'ellipse, la rptition de mots, l'assonance,

le raccourci d'expression, la prsentation en proposition infinitive.

- Pline, Snque, Quintilien, Lucrre, Virgile, Horace : par leur souci de

concision et leurs recherches stylistiques, recrent ou crent des

expressions proverbiales. Ainsi se constitue un trsor de proverbes,

d'origine gnralement populaire, mais souvent aussi rlabors par la

culture savante.

- Les Dits de Salomon et de Marcoul. Recueil qui attribue la sagesse

lgendaire du roi Salomon un dialogue en proverbes rims, circule depuis le

Xe sicle en Europe, d'abord en latin puis, vers la fin du XIIIe sicle en

franais.

- XIIe et XIIIe sicles. Le proverbe est alors un "nonc caractre

universel" emprunt aux philosophes et sages de l'Antiquit ou la sagesse

dite populaire. Les thoriciens lui prtent une qualit particulire : un

caractre mtaphorique ou allgorique qui permet de l'adapter au contexte,

surtout dans l'exorde et la conclusion.

- Les proverbes sont omniprsents dans la culture du Moyen Age. Ils

refltent les rapports de forces, les tensions et les conflits de la

socit fodale ("L'argent ard gens") ou voquent des rivalits anciennes

entre rgions ("Niais de Sologne qui ne se trompe qu' son profit"). Ce

sont des proverbes mallables. Les clercs qui les utilisent les rlaborent

sans cesse. Ils faisaient autorit, ct de la Bible, dans les sermons.

Se sont constitus l'usage des prdicateurs des recueils de proverbes :

Hic incipiunt proverbia in gallico, Principia quorundam sermonum qui

dmontrent pratiquement comment l'on peut prendre des proverbes comme point

de dpart de sermons. Les proverbes sont appuys de citations bibliques. On

ne trouve pas de recueils similaires dans d'autres pays europens (ni en

Allemagne ni en Espagne).

- A la fin du XIIe sicle, Mathieu de Vendme propose une dfinition qui

donne cet lment une place essentielle : "Le proverbe est une sentence

commune laquelle l'usage accorde foi, que l'opinion publique adopte et

qui correspond une vrit confirme". La sentence mmorise devient

proverbe : la rptition, la projection dans la mmoire du peuple la fait

passer du particulier au collectif.

- C'est au XIIIe sicle que le mot proverbe apparat en France, dans les

fables de Marie de France.

- Les Distiques de Caton. Ils fournissaient au Moyen ge en pigraphes la

plupart des ouvrages. Au XIIIe sicle, le recueil latin devient par le

travail de traducteurs une collection de proverbes. Jusqu'au XVIIIe sicle,

des ditions et traductions italiennes, allemandes, hollandaises

paraissent.

- Proverbes des Sages, Diz et Proverbes des Sages philosophes. XIVe et XVe

sicles. Ce sont des quatrains moraux. Certains ont eu un tel succs qu'un

certain nombre d'entre eux sont passs en proverbes et ont t introduits

comme tels dans les recueils populaires.

- XVe et XVIe sicles. Les crateurs procdent soit par simple

juxtaposition de proverbes faisant voler leur sens en clats (Villon,

Ballade des proverbes), soit par accumulation qui mlange proverbes

authentiques et proverbes invents (Rabelais, Gargantua, XI), soit encore

par commentaires provocateurs (Montaigne et Cervants).

- Philippe Broalde, Oratio proverbium (1499) : pose l'adage comme riche

d'une sagesse qu'il faut dvoiler et dvelopper.

- Erasme a t parmi les premiers fournir une dfinition du proverbe,

tudier son apport culturel et prparer lui-mme, entre 1500 et 1530, un

recueil d'adages. Il publie partir de 1500 plusieurs volumes d'adages. Le

proverbe est pour Erasme un des moyens les plus srs d'viter le langage

trivial. Fonction discriminative du proverbe qui permet de ne pas

s'exprimer comme tout le monde. Erasme saisit des fragments du langage

populaire pour mieux se dmarquer de ce mme langage. Ncessit que le

proverbe soit grec ou latin. "Parole connue qui se distingue par quelque

origine spirituellement savante". La dfinition l'oriente du ct de la

culture savante et du ct de l'ornement stylistique. Il n'est pas question

d'un contenu moral. Mtaphore, allusion savante. Mais pas la comparaison :

cette dernire est trop explicite pour servir d'ornement au discours, et

condamne une sentence comme "L'envie, comme le feu, gagne ce qui est au-

dessus d'elle". Mtaphore et ellipse s'y conjuguent pour leur confrer

cette obscurit minimale sans laquelle, pour Erasme, il n'est point

d'adage.

- Les Humanistes collectionnaient les proverbes. Ils citaient des Proverbia

rustica et des sententiae littraires. C'est au XVIe sicle que l'on

commence commenter les proverbes. Les ouvrages : Henri Estienne, Projet

de livre intitul de la Prcellence du langage franois (1579); tienne

Pasquier (1529-1615), Recherches de la France; Fleury de Bellingen,

l'tymologie ou explication des proverbes franais, divise en trois livres

par chapitres en forme de dilaogue (1656); Antoine Oudin, Curiosits

franaises, pour supplment aux dictionnaires. Recueil de plusieurs belles

proprits, avec une infinit de proverbes et quolibets, pour l'explication

de toutes sortes de livres (1640).

- Ils sont passs de l'abus la dchance sociale. Parodie de Rabelais et

de Cervants.

- Lis la rhtorique, l'emploi courtisan et lettr au XVIe sicle, ils

sont renvoys au "populaire" aux XVIIe et XVIIIe sicles. Alors se

dveloppe la maxime, l'aphorisme individuel.

- Au XVIIe sicle, les soulvements populaires obligent les intellectuels

prendre parti pour ou contre leur emploi. Csar Oudin (1640) dans les

Curiosits franaises, classe les proverbes ou expressions proverbiales en

catgories : familires, vulgaires, basses, triviales.

- Les proverbes sont, jusqu' la fin du rgne de Louis XIII, le support

d'un jeu qui fait fureur dans les salons parisiens et les collges :

sayntes, nigmes dont le "mot" est un proverbe. Mais aprs la Fronde

(1648), les proverbes deviennent la cible des intellectuels de Louis XIV.

La Fontaine, contre-courant, admire les proverbes, en fait la trame de

ses fables et en cite quelques uns en langue vernaculaire (ex. : "le Loup,

la mre et l'enfant", Fables, IV, 16, s'achve sur un proverbe picard).

Indiffrencis au XVIe sicle, le proverbe et la maxime vont dissocier

leurs destins au XVIIe sicle. Les maximes sont dornavant les "proverbes

des gens d'esprit". Le proverbe passe de mode et se trouve abandonn la

culture populaire, au burlesque, aux valets et aux paysans de la comdie.

- Aux XVIIe et XVIIIe sicles : discrdit du proverbe, floraison de la

maxime. Adrien de Montluc donne la Comdie de proverbes (1616), o il les

met en litanie pour en ridiculiser l'emploi. Vaugelas, dans ses Remarques

sur la langue franaise (1647) proscrit le proverbe. Concurremment la

maxime fleurit.

- Au XVIIIe sicle, en France : le proverbe dramatique = courte pice de

thtre dont le titre et le mot de la fin est un proverbe laiss la

sagacit du spectateur. Carmontelle (1717-1806).

- Le jeu des proverbes reste la mode jusqu'au XVIIIe sicle (avec Coll,

Carmontelle et Berquin).

- L'veil des nationalits et le romantisme vont remettre la mode les

contes et les proverbes. Sont effectus en France les premiers recensements

systmatiques. Ex. : celui de La Msangre (1827) et le Livre des proverbes

franais d'Antoine Leroux de Lincy (1840). La recherche philologique

allemande suit partir de 1859. Edmund Stengel, Adolf Tobler.

- Cette vogue produit plusieurs oeuvres originales o la culture populaire

semble rgnrer l'art salonnier : Quitte pour la peur (1833) d'A. de Vigny

et On ne badine pas avec l'amour (1834) et Comdies et proverbes (1840)

d'A. de Musset.

2) Origines de la devise.

Les cris de guerre mdivaux permettant l'identification des combattants au

visage cach par le heaume. Sentences accompagnant les emblmes

hraldiques. La mode des devises date des guerres d'Italie : imitant la

noblesse, crivains et imprimeurs signrent leurs oeuvres de formules plus

ou moins emblmatiques ou anagrammatiques, de Clment Marot ("La mort n'y

mord") Maurice Scve ("Non si non l"). Tourn en drision par du Bellay

(Dfense et Illustration de la langue franaise, II, 11), l'usage de la

devise disparut aprs 1565.

3) Origines de la maxime.

- Chez les latins : phrase dans laquelle on dit beaucoup de choses en peu

de mots. Idal chez les Romains : la concision. Substantifs plus que

verbes. Art de la concision. conomie de roches sur lesquelles on crivait.

Les crivains en craient. De l'criture au proverbe.

- Pour Quintilien, la brevitas s'oppose la copia, elle se signale par la

densit d'une forme qui dit beaucoup en peu de mots. Ce souci de concision,

li l'exigence de la clart demeurera toutes les poques la vertu

classique par excellence.

- Au Moyen Age, la doctrine des Pres de l'glise est compile sous forme

de sentences par Anselme de Laon, Pierre Lombard, Robert de Melun, etc. La

sentence est d'essence thologique mais elle garde son caractre de

proposition personnelle. Le plus clbres des sententiaires est Pierre

Lombard. Il a laiss un recueil de textes des Pres dogmatiques, dans

lequel sont rassembls des sentences sur des problmes trs varis.

- Cette mode continue au XVe sicle, mais en franais et sous forme de

quatrains moraux, avec Gui de Faur de Pibrac, Antoine Faure, Pierre

Matthieu. Ronsard formule de nombreuses maximes dans son pome Sur

l'adolescence du roi trs-chrtien.

- La mode des maximes fait fureur dans le monde des prcieuses. La maxime

correspond au got si vif du temps pour tout ce qui touche l'analyse

psychologique.

- La maxime en tant que genre spcifique contribuant renouveler l'analyse

morale et psychologique n'est vritablement apparue que dans l'entourage de

Mme de Sabl, Jacques Esprit, La Rochefoucauld. La tradition est reprise au

XVIIIe sicle par Chamfort, Voltaire et Diderot.

Postrit.

- Les pomes gnomiques, qui mettent en vers des maximes.

- L'esthtique du fragment. Frdric Schlegel. Les textes de l'Athenaeum.

- Les clichs sont poursuivis depuis le romantisme. La formule cliche n'a

de valeur que comme moyen trop facile de communion avec l'auditoire. Les

beaux esprits ne veulent pas vivre de recettes. A la condamnation

d'expressions juges triviales et populaires s'ajoute le refus d'une

"sagesse" perptuant sa loi sous forme d'une mise en fiche proverbiale du

comportement de l'individu. Le dclin du proverbe s'est accompagn d'un

renoncement progressif la mtaphore. Les proverbes attests plus

rcemment dans les recueils s'loignent du domaine concret pour voquer

plus littralement et sur un mode abstrait le monde moral et affectif.

Beaucoup d'noncs abstraits et moralisateurs sont attests ds les

premiers manuscrits ("L'homme propose et Dieu dispose", "Qui aime bien

chtie bien"), mais ce qui a t perdu avec le temps, ou parfois avec la

modernisation syntaxique, c'est la force de la formule, sa frappe

(prosodie, rime, etc.), comme si elle jouait le mme rle que la mtaphore

dans les autres noncs : celui d'une griffe authentifiant le proverbe.

L'appauvrissement du fonds proverbial franais va de pair avec la perte

d'une exigence rhtorique, comme si dsormais plus rien du savoir humain ne

pouvait se mettre en images ou en formules.

- Le peuple continue crer des proverbes, qui affleurent et se rpandent

en priode de crise, lorsqu'un groupe social ou une nation opprime se

trouvent obligs d'affirmer leur identit et leur force. Ex. : ceux qui

sont apparus sur les murs de Nanterre en mai 1968 : "Mtro, boulot, dodo"

et "Sous les pavs la plage".

- Les slogans, les mots d'ordre, constituent des maximes labores pour les

besoins d'une action particulire. Ils doivent s'imposer par leur rythme,

leur forme concise et facile retenir, mais ils sont adapts aux

circonstances, doivent toujours tre renouvels et ne participent pas

encore au large accord traditionnel dont jouit le proverbe. Leur rle est

celui d'imposer, par leur forme, certaines ides notre attention. Les

slogans publicitaires ("Un verre a va, trois verres, bonjour les dgts").

- Les substitutions dans les proverbes pratiques par les surralistes

(Breton et luard). Ex. : Il faut battre sa mre pendant qu'elle est jeune.

Travail de drision de la signification, de Rrose Slavy de Desnos aux Mots

sans mmoire de Leiris.

- Les mtaproverbes. Le dtournement systmatique d'expressions

proverbiales et de proverbes, la fois sur le plan phontique et

smantique. Les mtaproverbes ironisent sur les slogans publicitaires et

sur les principes de notre socit. Ex. : "On a souvent besoin d'un plus

petit que soi, pour lui casser la gueule" (Pierre Pret) ou les Proverbes

d'aujourd'hui, de Guy Bart.

- Le wellrisme. Sam Weller, le hros de Charles Dickens dans Monsieur

Pickwick cite des chapelets de phrases sentencieuses. Sam Weller a donn

son nom aux wellrismes. Dj attest au IIIe sicle avant notre re, le

wellrisme est la contestation parodique de la parmie, dont il tourne en

ridicule l'argument d'autorit. Il comporte trois squences : le premier

segment est soit une parmie soit une pseudo-parmie; le deuxime,

introduit par la formule "comme disait un tel", attribue la citation un

"hros", un personnage historique ou lgendaire, et le circonstant apporte

la touche comique.

- Le genre est redcouvert au cinma. Ex. : ric Rohmer qui, entre 1981 et

1988, regroupe un ensemble de six films sous le titre gnral Comdies et

proverbes.

Un peu de psychologie

Dans ce paragraphe je voudrais prsenter le point de vue dun

psychologue canadien m. Georges-Henri Arenstein.

Il arrive souvent que certaines personnes, ne sachant plus quoi dire

dans une conversation, citent un proverbe passe-partout pour meubler un

silence.

Ce recours une phrase toute faite, extraite de la sagesse

populaire, frappe par son caractre absolu. Et son caractre absolu semble

surgir du simple fait que la phrase est connue de tous. Donc, croit-on,

elle doit tre vraie.

Si le recours aux proverbes a un petit quelque chose de rassurant,

je ne peux m'empcher de penser qu'il s'agit d'un mcanisme de dfense qui

empche le vrai contact et qui empche les ajustements crateurs. En effet,

lorsque la phrase est dite, le silence cesse d'tre gnant. La personne est

mieux assise sur sa nouvelle certitude. Elle semble protge maintenant par

la sagesse des nations !

Est-il besoin de dnoncer le fait que le recours aux proverbes est

un drivatif strile qui n'apporte aucune paix durable ni aucun changement

significatif. Qui plus est, la phrase est souvent fausse ou alors comprise

dans un sens unilatral, celui qui favorise son usager. Voici quelques

exemples entendus dans ma pratique.

Le temps arrange bien les choses. Faux. Le temps n'est pas un

personnage enchanteur qui rpare quoi que ce soit. Qu'une situation de vie

soit agrable ou dsagrable, ce n'est pas le temps qui modifie quoi que ce

soit. Ce sont les gens qui le font. Ils peuvent le faire avec l'aide du

temps (rapidement ou lentement), mais le temps, lui, ne fait rien d'autre

que passer.

Tu rcoltes ce que tu smes. Faux. Ce n'est pas automatique ! Il va

pousser ce que tu smes, a c'est certain ! Quant rcolter, encore faut-

il le vouloir. Dans la vie comme dans un champ, il ne suffit pas de semer

des bonnes choses pour rcolter des bonnes choses ! Et les mauvaises herbes

? Et les cailloux ? Et les insectes ? Discriminer le nourrissant du toxique

est une tche quotidienne.

Il faut aller dans son champ et cueillir ce qu'il y a cueillir !

Ceci demande des efforts et de l'initiative et aucune rcolte ne s'est

jamais faite automatiquement.

Une de perdue, dix de retrouves, dit-on au jeune homme qui a perdu

sa compagne. Faux. Cette phrase a pour fonction d'apaiser la dtresse d'un

amoureux qui vient de se faire plaquer.

Mais croyez-vous vraiment que cette phrase va lui faire du bien ? Et

que ferait-il, de toutes faons, avec dix femmes ses cots ?

Je recommande plutt un accueil bienveillant : "Oui, une de perdue,

c'est trs dur. Je suis avec toi !"

Jamais deux sans trois. Faux. Superstition absurde base sur des

statistiques inexistantes. Deux ? Trois ? Quatre ? Les vnements n'ont pas

l'habitude de consulter les statistiques avant d'arriver. Ils arrivent, un

point c'est tout.

Je recommande plutt la reconnaissance de la ralit : "Deux fois ?

Ah non ! Quelle malchance !"

On apprend de nos malheurs. Faux. Les malheurs comme les bonheurs

sont des occasions d'apprendre. Encore faut-il les saisir et se mettre en

marche.

"On apprend de nos malheurs" est une gnralisation dangereuse :

elle implique que je ne peux apprendre que de mes malheurs. Rsultat :

l'inconscient se met saboter nos actions pour dclencher un ou plusieurs

malheurs afin de pouvoir, enfin, apprendre ! Ces malheurs sont d'ailleurs

anticips par des scnarios de catastrophes comme : "Un malheur n'arrive

jamais seul".

Un malheur n'arrive jamais seul. Ah non ? Ce serait le malheur qui

dciderait de lui-mme de se faire accompagner par un autre malheur. pour

se sentir moins seul, sans doute ?

C'est encore une de ces phrases qui dresponsabilise la personne qui

parle. Entendez-vous la plainte de la victime impuissante qui se cache

derrire cette phrase ? Dans une de ses chansons, Angle Arnault affirme :

"Paniquez pas pour rien : le pire s'en vient !"

On peut trouver d'autres phrases ou proverbes contraires

l'quilibre psychologique, la logique humaine, ou la responsabilisation

de la personne !

Proverbe forme brve

Le proverbe se donne, dans sa formulation brve, elliptique et

imagine, comme une vrit dexprience, comme un conseil de sagesse

pratique commun tout un ensemble social. Ses principales caractristiques

en sont dune part son origine orale et collective : en effet, son origine

en est ignore ou repousse dans un temps archaque quasi immmorial et il

est transmis de bouche en oreille , comme une rumeur, mais une rumeur

qui se serait fixe et qui serait vraie. Cette origine intemporelle est

galement (la plupart du temps et sauf exception) anonyme : lnonciateur

en est indtermin. Cette impersonnalit propre une sagesse collective se

caractrise dautre part par la fixit de sa structure, un style propre,

reconnaissable, qui lui assure immdiatement son statut de savoir

catgorique et invariant. Cette sagesse proverbiale semble tre une

garantie contre le temps et une rfrence stable et immuable par-del les

singularits et les subjectivits. Le proverbe est une sorte de court

pome, souvent rim, toujours rythm dune certaine manire, de faon que

la mmoire machinale ne le dforme pas aisment. Ainsi il se fait notre

importun compagnon. Lagitation mme de notre esprit fait surnager le

proverbe ; nos folles penses ne peuvent lentamer (Alain, Les passions

et la sagesse).

Frdric Seiler, dans son tude clbre sur le proverbe, dfinit

celui-ci comme une locution ayant cours dans le langage populaire,

referme sur elle-mme, ayant une tendance au didactisme et une forme

releve . A. Jolles sattache la critique de cette notion de caractre

populaire, qui est videmment assez embarrassante en raison de son

imprcision mme. Herder et lidologie romantique nont pas manqu de

rapprocher le proverbe de la posie populaire, du conte populaire et de

toutes ces productions issues des profondeurs mystrieuses de lesprit dun

peuple (Volksgeist). En tant que totalit le peuple ne cre rien.

Toute cration, toute invention, toute dcouverte procde toujours dune

personnalit individuelle. Il faut ncessairement que tout proverbe ait t

nonc un jour et quelque part. Aprs quil eut plu ceux qui

lentendirent ils le propagrent comme locution proverbiale et on la

probablement retaill ensuite et retouch jusqu ce quil ait une forme

pratique pour tout le monde et soit devenu ainsi un proverbe

universellement connu (Seiler).

Ce dbat sur lorigine et la nature du proverbe ne peut cependant

occulter plusieurs faits. Dune part cette forme locutoire a t

privilgie, pour des raisons que nous prciserons, de tous temps, et dans

toutes les civilisations et cultures orales. Il faut distinguer ensuite la

cration de la locution, et le moment de son acception comme tournure

proverbiale. Des citations d?uvres littraires sont devenus en assez grand

nombre des proverbes (ainsi certains fables de La Fontaine). Or ce qui

caractrise cette transformation et ce changement de statut de la locution

est le fait que celle-ci prend en quelque sorte une valeur universelle,

dtache du contexte littraire dans lequel elle a t cre, ce qui permet

doublier sans grande consquence le nom de son inventeur. Lacception

comme proverbe dune locution correspond un changement du niveau

dapprhension et implique que la locution soit devenue et ait t reconnue

bien commun tout un groupe social. La notion de populaire est

beaucoup trop large ; il convient de prciser le groupe social de

rfrence, car il existe des catgories de proverbes propres des mtiers,

des catgories sociales particulires. Le proverbe vaut comme rsum dune

exprience ayant valeur de gnralit, et exprime avec couleur, image,

vivacit et rythme une sagesse issue dun ensemble social. La fixit de la

structure, limpersonnalit de lnonciateur font de lexpression

proverbiale une assertion catgorique non critique.

Les proverbes constituent la partie intgrante de toutes les

langues. Quoique, de nos jours, ils aient perdu leur activit historique

dautrefois et la frquence demploi, ils restent toujours dans la langue

un moyen dexpression important.

Les proverbes refltent lhistoire des peuples diffrents, leur mode

de vie, leurs coutumes, leur mentalit. Lanalyse comparative des proverbes

des langues diffrentes contribuerait connatre les particularits

nationales des peuples, observer lvolution de leurs conceptions tiques

et esthtiques. Elle permettrait galement de rsoudre le problme de la

gense des proverbes, de dcouvrir le mcanisme de la corrlation de la

langue et de la pense, de suivre lvolution de la pense philosophique et

potique.

Malgr limportance incontestable des recherches contrastives, leur

nombre reste toujours restreint. Les causes en pourraient tre diverses

dont le statut vague et indfini des proverbes dans la langue. Certains

linguistes leur refusent le statut de phrasologismes et les rduisent aux

units non communicatives. Dautres rapportent lobjet dtudes des

proverbes au folklore.

Dautres considrent que lexclusion des proverbes des

phrasologismes est injuste car ces units possdent toutes les

caractristiques propres aux phrasologismes. Ils fonctionnent dans la

langue comme units communicatives, proposition ou partie de la

proposition. Gntiquement ils remontent aux phrasologismes qui ne font

pas partie des proverbes. La forme de leur transformation smantique nest

rien dautre que llargissement situatif de leur contenu. Ayant acquis une

signification gnrale, les proverbes ne sappliquent pas toutefois une

personne, un vnement ou une situation concrets, mais une classe de

situations typiques ce qui prouve que la parmiologie constitue lobjet

dtude de la phrasologie et doit tre tudie comme telle.

Littrature

1. Olga Ozolina. Quelques aspects de la parmiologie comparative.

http://wwwling.arts.kuleuven.ac.be/sle2001/abstracts/webozolina.htm

2. Alain Montandon. Les formes brves. Hachette, Paris, 1992

3. M. Maloux. Dictionnaire des proverbes. Larousse, 2002

4. http://www.psychomedia.qc.ca/dart6.htm



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